{"id":129,"date":"2021-07-20T16:45:46","date_gmt":"2021-07-20T14:45:46","guid":{"rendered":"https:\/\/light-fold.art\/ch\/?p=129"},"modified":"2023-01-16T17:09:55","modified_gmt":"2023-01-16T16:09:55","slug":"le-dessin-et-les-coutures-de-limage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/2021\/07\/20\/le-dessin-et-les-coutures-de-limage\/","title":{"rendered":"Le dessin et les coutures de l\u2019image"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Les \u0153uvres sur papier exercent toujours sur moi\nune fascination particuli\u00e8re. Peut-\u00eatre est-ce d\u00fb au fait que le support est\ntoujours pr\u00e9sent et joue un r\u00f4le actif dans l\u2019image \u2013 il est l\u2019espace n\u00e9gatif qu\u2019on\nutilise pour faire jaillir la lumi\u00e8re, apr\u00e8s tout. Sur une toile, une couche\npicturale lisse et unifi\u00e9e laisse l\u2019illusion qu\u2019on est face \u00e0 une image,\nseulement \u2013 la technique est si parfaite qu\u2019elle masque l\u2019objet et la cr\u00e9ation\nsous l\u2019apparence d\u2019une sc\u00e8ne. Sur une feuille, les traces font \u00e9merger le\ndessin mais la surface marqu\u00e9e reste visible \u2013 son grain, sa teinte, les\nmarques du temps et de l\u2019usure, elle pr\u00eate sa mati\u00e8re \u00e0 la composition. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Rembrandt et la pratique du dessin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Rembrandt fut un grand dessinateur. \u00c0\ncontre-courant du classicisme, il marque le papier avec une libert\u00e9 et une\nma\u00eetrise in\u00e9galable des valeurs. La plume, outil rigide, marque l\u2019ombre et la\nlumi\u00e8re d\u2019une l\u00e9g\u00e8re diff\u00e9rence de trait \u2013 dans ses paysages comme dans ses\nfigures, Rembrandt offre \u00e0 la plume une nouvelle mani\u00e8re de s\u2019exprimer, en\ntirant profit de toutes les subtilit\u00e9s du m\u00e9dium, des effets visuels propres \u00e0\nchaque type de trait. Le \u2018style\u2019, c\u2019est une mani\u00e8re particuli\u00e8re de faire\nparler l\u2019outil&nbsp;: quelles marques pour quels effets visuels&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p>Le dessin classique utilise ses propres codes\npour faire parler les lignes&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019\u00eatre le plus fid\u00e8le au sujet,\nen domptant le trait pour lui faire \u00e9pouser chaque courbe du volume, le r\u00e9p\u00e9ter\navec discipline pour ajouter les valeurs, croiser r\u00e9guli\u00e8rement les hachures\u2026\nRembrandt s\u2019affranchit des codes classiques, et cherche un trait qui lui\nressemble. Comme une partition sur un piano r\u00e9sonnera diff\u00e9remment selon les\nmains et le temp\u00e9rament, la plume permet des interpr\u00e9tations infiniment vari\u00e9es\nd\u2019un sujet. C\u2019est une histoire de geste, de tempo&nbsp;: de quelle mani\u00e8re\nusera-t-on de l\u2019outil pour capturer l\u2019impression d\u2019un objet&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p>Disons que Rembrandt affranchit un peu la ligne\nde l\u2019objet&nbsp;: elle ne d\u00e9signe plus une \u00e0 une les formes qui le constituent,\nsinon en cr\u00e9e une impression. Son trait capture plus qu\u2019il ne reproduit. C\u2019est\ndans cette insouciance de la ligne que r\u00e9side le dynamisme propre aux dessins\nde Rembrandt. Et dans cette distance entre l\u2019objet de la repr\u00e9sentation et la\nligne qui l\u2019exprime, on obtient finalement une claire vision de la diff\u00e9rence\nfondamentale entre ces deux dimensions&nbsp;: ce qui est repr\u00e9sent\u00e9 et le\nsupport marqu\u00e9. On ne regarde pas une image lisse dont les finitions masquent\nles coutures, mais une image en pleine \u00e9mergence \u2013 malgr\u00e9 les si\u00e8cles qui nous\ns\u00e9parent. L\u2019image vibre encore sur le papier parce que ces traits qui capturent\nl\u2019impression fugitive sont toujours l\u00e0, visibles et en plein acte de\nfiguration. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les coutures de l\u2019art<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai rien contre les images lisses d\u2019en \u00eatre\nsi brillamment abouties \u2013 je les aime tout autant, je les approche seulement\ndiff\u00e9remment. Quand l\u2019image masque le faire cr\u00e9ateur \u00e0 son origine, elle prend\nun l\u00e9ger go\u00fbt de virtuel&nbsp;: elle nous fait face avec tant de savoir-faire\ndans l\u2019illusion qu\u2019elle se d\u00e9tache bien vite de son v\u00e9hicule. On voit l\u2019image,\net non plus l\u2019objet. On voit le signe comme dans une transmission imm\u00e9diate \u2013\net non plus la main outill\u00e9e qui a <em>cherch\u00e9<\/em> la figuration, qui a explor\u00e9\nles voies offertes par le m\u00e9dium pour traduire, pour communiquer. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019art abstrait dans ses tendances mati\u00e9ristes a\nlaiss\u00e9 derri\u00e8re la figure pour attirer l\u2019attention sur le faire cr\u00e9ateur&nbsp;:\nnon seulement s\u2019agit-il de reconna\u00eetre toutes les sensations qu\u2019offre la\nmati\u00e8re brute, le m\u00e9dium dans ses expressions premi\u00e8res \u2013 de son potentiel\nexpressif et esth\u00e9tique \u2013 mais \u00e9galement les jeux de l\u2019imagination propre au\nfaire humain. Contempler le r\u00e9sultat d\u2019un processus cr\u00e9ateur, c\u2019est mener une\nr\u00eaverie active, comme disait Bachelard. On a les muscles qui titillent un peu,\nd\u2019imaginer toutes les nuances de la relation particuli\u00e8re qui a uni, en un\ntemps donn\u00e9, un <em>homo faber<\/em>, son outil et la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Une \u0153uvre qui montre ses coutures invite\nd\u2019autant plus chaleureusement la r\u00eaverie du spectateur&nbsp;: la toile ou le\npapier qui porte au regard la trace d\u2019un geste nous laisse p\u00e9n\u00e9trer la\ntemporalit\u00e9 du faire. La contemplation r\u00eaveuse fait l\u2019exp\u00e9rience de la\ncr\u00e9ativit\u00e9 en repassant des yeux les chemins du processus artistique. Et voir\nles chemins que prend la main, n\u2019est-ce pas un peu d\u00e9mystifier la\ncr\u00e9ativit\u00e9&nbsp;? C\u2019est agr\u00e9able de rester coi devant une prouesse technique \u00e7a\nl\u2019est plus encore d\u2019avoir la main qui d\u00e9mange en suivant avidement les traces\nde la plume sur le papier. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9paisseur d\u2019une image<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Remettre le faire et la mati\u00e8re au c\u0153ur d\u2019une\nimage, suivre la main qui cr\u00e9e, rep\u00e9rer les coutures, c\u2019est rendre son\n\u00e9paisseur \u00e0 l\u2019image comme objet et au signe comme processus de figuration. Il\nn\u2019y a rien d\u2019imm\u00e9diat, ni d\u2019automatique, dans la cr\u00e9ation d\u2019une image et dans\nsa r\u00e9ception \u2013 malgr\u00e9 l\u2019impression qu\u2019on peut en avoir parfois. Consid\u00e9rer une\nimage comme une seule repr\u00e9sentation, c\u2019est en faire un pur produit\nvirtuel&nbsp;: il y a ce qui est montr\u00e9 bien s\u00fbr, mais aussi la mani\u00e8re dont on\nle montre. <\/p>\n\n\n\n<p>Non seulement la composition, le regard port\u00e9\nsur le sujet, sa mise en sc\u00e8ne, le jeu des valeurs \u2013 mais en de\u00e7a, quelle\nmati\u00e8re et quel outil&nbsp;? Chacun a sa propre gamme de marques, et par\ncons\u00e9quent d\u2019effets visuels. C\u2019est une dimension en soi de l\u2019\u0153uvre, et non pas\nun simple aspect collat\u00e9ral de la repr\u00e9sentation&nbsp;: ce qui est repr\u00e9sent\u00e9\nest souvent re\u00e7u comme un texte, parce que les formes appellent les mots, la\nreconnaissance des objets \u2013 on raconte ce qu\u2019on voit, on brasse de la\ns\u00e9mantique. Le sujet repr\u00e9sent\u00e9 appelle les contenus mentaux, lorsqu\u2019on se\nrem\u00e9more ce qu\u2019on a pu vivre de similaire ou ce dont on a entendu parler&nbsp;:\nla maternit\u00e9, le paysage alpin, l\u2019\u00e9change amoureux, les douleurs de la\nguerre&nbsp;? L\u2019image <em>nous parle<\/em>, parce qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de tant choses\net on <em>se souvient<\/em> \u2013 parfois elle parle trop vite, parfois trop peu, mais\non s\u2019attend \u00e0 ce qu\u2019elle parle, et on oublie un peu le reste. M\u00e9taphoriquement,\nbien entendu&nbsp;: c\u2019est nous qui sommes si prompts \u00e0 parler, ou \u00e0 d\u00e9cider\nqu\u2019il n\u2019y a pas grand-chose \u00e0 en dire. <\/p>\n\n\n\n<p>La dimension mat\u00e9rielle, quant \u00e0 elle, ouvre un\ntout autre r\u00e8gne&nbsp;: il ne s\u2019agit plus de significations qu\u2019on cherche \u00e0\nreconstruire, mais de sensations purement actuelles. Dans les traces du faire,\nde l\u2019outil qui gratte ou \u00e9tale, qui entaille ou brosse, du doigt qui adoucit le\ncrayon ou fait baver l\u2019encre \u2013 c\u2019est une invitation tactile, un pur appel \u00e0 nos\nsens. Et ce r\u00e8gne-l\u00e0, c\u2019est ce qu\u2019on appelle parfois l\u2019ineffable de\nl\u2019art&nbsp;: ce qu\u2019il nous fait ressentir avec son corps, et non pas ce qu\u2019il\nnous invite \u00e0 dire. Je suis d\u00e9finitivement partisane d\u2019une approche sensualiste\nde l\u2019art&nbsp;: voir comment la mati\u00e8re a pris forme sous l\u2019action humaine, \u00e7a\ndonne des envies et des sensations \u2013 donner aussi de nos mains un certain\naspect \u00e0 une certaine mati\u00e8re, pour les manuels d\u2019entre nous, mais m\u00eame en pur\nspectateur, quel plaisir indicible d\u2019\u00e9veiller une telle myriade de sensations \u00e0\nla rencontre d\u2019une \u0153uvre. J\u2019aime les \u0153uvres qui ne se contentent pas de\nreproduire mim\u00e9tiquement une apparence du r\u00e9el, mais qui s\u2019efforcent, dans la\nvari\u00e9t\u00e9 des effets, dans la richesse des rapports, d\u2019offrir au regard une\nexp\u00e9rience analogue au r\u00e9el&nbsp;: plus vari\u00e9e la myriade de minuscules\nruptures de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, plus on tr\u00e9buche, plus on s\u2019\u00e9tonne, plus on prend\nde plaisir \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le temps de l\u2019incidible<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une imagination propre \u00e0 la mati\u00e8re \u2013\naux infinit\u00e9s d\u2019actions qu\u2019elle permet. Il y a ainsi des personnalit\u00e9s\nartistiques fort diff\u00e9rentes \u2013 et c\u2019est toute la beaut\u00e9 de l\u2019art. Ceux qui\naiment combattre la pierre arrogante ; ceux qui jouent des gammes avec un\npinceau gorg\u00e9 d\u2019eau&nbsp;; ceux qui \u00e9talent et cumulent les couches opaques de\nl\u2019acrylique&nbsp;; les t\u00e9m\u00e9raires qui cr\u00e9ent avec le feu&nbsp;; les passionn\u00e9es\nqui fa\u00e7onnent l\u2019argile dans la caresse, l\u2019odeur du bois, ses fibres, la\ntransparence du verre, la flexibilit\u00e9 des fils de fer \u2013 dis-moi avec quoi tu\njoues, je te dirai comment tu r\u00eaves. <\/p>\n\n\n\n<p>Contempler la mati\u00e8re travaill\u00e9e, c\u2019est un peu\ntravailler la mati\u00e8re \u2013 Bachelard disait qu\u2019il y a un orgueil de lecteur, de\ncelui qui nous fait dire&nbsp;: lire, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 presque \u00e9crire. On\ns\u2019\u00e9merveille devant le rythme d\u2019une suite de mots, les r\u00e9sonances nouvelles,\nles rapports inattendus&nbsp;: l\u2019image po\u00e9tique nous ravit comme si elle \u00e9tait\nn\u00f4tre. Devant un dessin ou une peinture, s\u2019attarder sur chaque marque c\u2019est\nd\u00e9ployer toute la richesse des effets visuels \u2013 et c\u2019est bien le d\u00e9fi de\nl\u2019histoire de l\u2019art de trouver <em>comment dire<\/em> ces effets, de trouver les\nmots qui sauront montrer les nuances. <\/p>\n\n\n\n<p>Regarder une \u0153uvre, c\u2019est faire tellement de\nchoses, finalement. Et plus on en fait, plus l\u2019\u0153uvre s\u2019\u00e9paissit, plus\nl\u2019exp\u00e9rience s\u2019enrichit&nbsp;: le temps qu\u2019on prend pour retourner une image\nsous toutes ses coutures, c\u2019est un temps cr\u00e9ateur \u2013 l\u2019\u0153uvre devient un outil,\nun point de d\u00e9part. Comme les mots, les images sont des cl\u00e9s&nbsp;: il s\u2019agit\nde ne pas s\u2019arr\u00eater \u00e0 la surface devant nous. Contempler est un exercice\nexigeant, parce que la mati\u00e8re qu\u2019on travaille devant la surface travaill\u00e9e,\nc\u2019est nous-m\u00eames&nbsp;: notre esprit qui cherche les mots, notre sensibilit\u00e9\nqui cherche les nuances, notre imagination qui cherche les r\u00eaveries. Un seul\nconseil&nbsp;: s\u2019il manque des bancs, les mus\u00e9es proposent des chaises\nportables \u2013 profitez-en. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u0153uvres sur papier exercent toujours sur moi une fascination particuli\u00e8re. Peut-\u00eatre est-ce d\u00fb au fait que le support est toujours pr\u00e9sent et joue un r\u00f4le actif dans l\u2019image \u2013 il est l\u2019espace n\u00e9gatif qu\u2019on utilise pour faire jaillir la lumi\u00e8re, apr\u00e8s tout. 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