{"id":17,"date":"2019-06-27T16:30:13","date_gmt":"2019-06-27T14:30:13","guid":{"rendered":"https:\/\/light-fold.art\/ch\/?p=17"},"modified":"2023-01-16T17:08:29","modified_gmt":"2023-01-16T16:08:29","slug":"la-saxoleine-de-jules-cheret-1891","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/2019\/06\/27\/la-saxoleine-de-jules-cheret-1891\/","title":{"rendered":"La Saxol\u00e9ine de Jules Ch\u00e9ret (1891)"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019une affiche, en d\u00e9finitive, sinon une estampe colori\u00e9e, faite pour \u00eatre vue dans certains conditions de lumi\u00e8re, et destin\u00e9e \u00e0 exciter violemment l\u2019attention des passants, \u00e0 retenir leurs regards, \u00e0 piquer leur curiosit\u00e9 et \u00e0 parler aussi clairement que possible \u00e0 leur imagination (\u2026)&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p><cite>CHAMPIER Victor, \u00ab L\u2019exposition des affiches illustr\u00e9es de Jules Ch\u00e9ret \u00bb, <em>Revue des arts d\u00e9coratifs<\/em>, janvier 1890, p. 255. <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>La nuit est\ntomb\u00e9e. D\u2019un geste \u00e9l\u00e9gant, une femme richement habill\u00e9e allume la lampe \u00e0\np\u00e9trole qu\u2019elle tient d\u2019une main. L\u2019abat-jour rouge offre un contraste\nsaisissant avec le jaune lumineux de sa robe de soir\u00e9e, et la lumi\u00e8re \u00e9claire\nson visage mutin et sa gorge d\u00e9nud\u00e9e offerte aux regards. Un fond bleu sombre\net d\u00e9grad\u00e9 l\u2019aur\u00e9ole comme une mandorle, se substituant \u00e0 un int\u00e9rieur\nbourgeois dont chacun est libre d\u2019imaginer les d\u00e9tails. Au pied de l\u2019affiche,\nun texte lapidaire se d\u00e9roule sur quatre lignes : \u00ab Saxol\u00e9ine \/ P\u00e9trole de\ns\u00fbret\u00e9 \/ extra-blanc \u2013 d\u00e9odoris\u00e9 \u2013 ininflammable \/ en Bidons plomb\u00e9s de 5\nlitres \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/light-fold.art\/ch\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Saxol\u00e9ine_p\u00e9trole_de_s\u00fbret\u00e9___...Ch\u00e9ret_Jules_btv1b9015291n-714x1024.jpeg\" alt=\"Saxol\u00e9ine 1891\" class=\"wp-image-23\"\/><figcaption>Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>L\u2019affiche est\nune cr\u00e9ation originale de Jules Ch\u00e9ret dat\u00e9e de 1891 qui inaugure la campagne\npublicitaire qu\u2019il r\u00e9alisera jusqu\u2019\u00e0 1900 pour son ami et m\u00e9c\u00e8ne, l\u2019industriel\nMaurice Fenaille. Ch\u00e9ret, sacr\u00e9 \u00ab&nbsp;roi de l\u2019affiche&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019occasion de\nl\u2019Exposition universelle de 1889, reste aujourd\u2019hui encore consid\u00e9r\u00e9 comme le\np\u00e8re de la publicit\u00e9 moderne en France. Imprimeur et artiste lithographe actif\n\u00e0 Paris d\u00e8s 1866, il n\u2019a pas seulement d\u00e9velopp\u00e9 une esth\u00e9tique propre \u00e0 la\ntechnique lithographique, en l\u2019affranchissant des conventions plastiques de\nl\u2019illustration, il a \u00e9galement propos\u00e9 \u00e0 travers ses affiches une nouvelle\ncompr\u00e9hension de l\u2019image publicitaire et de son potentiel. La premi\u00e8re affiche\nqu\u2019il r\u00e9alise pour la campagne publicitaire du p\u00e9trole <em>Saxol\u00e9ine<\/em>, dat\u00e9e de 1891, a valeur de manifeste&nbsp;: elle synth\u00e9tise\nen effet les derni\u00e8res solutions plastiques qu\u2019il a d\u00e9velopp\u00e9es les ann\u00e9es\npr\u00e9c\u00e9dentes, et propose une nouvelle rh\u00e9torique de l\u2019affiche publicitaire chromolithographique\nqui joue sur la dissociation entre le produit et son image d\u2019une part, et\ninstrumentalise des codes picturaux de l\u2019autre. <\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>La publicit\u00e9 parisienne dans la seconde moiti\u00e9 du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Codes visuels et espaces de l\u2019affiche publicitaire<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans les\nann\u00e9es 1880, la chromolithographie est devenue la technique la plus r\u00e9pandue\npour l\u2019impression d\u2019affiches illustr\u00e9es en couleurs, car elle permet de grands\ntirages \u00e0 peu de frais. C\u2019est d\u2019ailleurs ces deux caract\u00e9ristiques qui\nd\u00e9finissent le d\u00e9veloppement de l\u2019affiche publicitaire en couleurs tel que l\u2019a\nconnu la seconde moiti\u00e9 du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.\nAvant cela, l\u2019ajout d\u2019un motif illustr\u00e9 sur une affiche typographique exigeait\nle recours \u00e0 la gravure sur bois, co\u00fbteuse et ne permettant que des tirages limit\u00e9s\nen raison de la fragilit\u00e9 de la matrice. C\u2019est donc \u00e0 partir des ann\u00e9es 1860 et\n1870, alors que la presse lithographique en couleurs s\u2019industrialise dans la\ncapitale, en particulier avec le retour de Ch\u00e9ret \u00e0 Paris et de l\u2019introduction\ndes presses m\u00e9canis\u00e9es anglaises, que l\u2019affiche publicitaire peut se d\u00e9velopper\nen se fondant sur la technique chromolithographique. En termes plastiques, les\naffiches des ann\u00e9es 1880 restent cependant fond\u00e9es sur la reprise de motifs,\ndans la droite ligne de la pratique de Rouchon&nbsp;: l\u2019affiche illustr\u00e9e\n\u00e9voque clairement la d\u00e9pendance au m\u00e9dium de r\u00e9f\u00e9rence, l\u2019illustration, et le\ntexte occupe toujours une place cons\u00e9quente. En bref, on reste dans une logique\nvisuelle propre aux m\u00e9diums de la presse et du livre illustr\u00e9s, avec une image\nqui a seulement valeur\nd\u2019accompagnement. Les produits ou \u00e9v\u00e9nements sont annonc\u00e9s selon des codes clairs&nbsp;de\nrepr\u00e9sentation : le motif, emprunt\u00e9 \u00e0 un r\u00e9pertoire connu, permet d\u2019identifier\nd\u2019un coup d\u2019\u0153il le type de produit ou de spectacle annonc\u00e9, puis le texte offre\ntoutes les informations n\u00e9cessaires au client potentiel. La nouveaut\u00e9,\nl\u2019originalit\u00e9 ne sont pas des crit\u00e8res&nbsp;: ce qui cherche \u00e0 \u00ab&nbsp;faire\nconsommer&nbsp;\u00bb, ce n\u2019est pas le discours de l\u2019image, mais celui du texte. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019assouplissement\ndes lois relatives \u00e0 l\u2019affichage dans l\u2019espace public au cours des ann\u00e9es 1880\nva \u00eatre un facteur important dans le d\u00e9veloppement de ce support publicitaire,\nqui va gagner aupr\u00e8s du public une faveur dont les autres supports de la\n\u00ab&nbsp;r\u00e9clame&nbsp;\u00bb ne b\u00e9n\u00e9ficient pas. Maindron s\u2019exclame en 1886&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Mais, revenons \u00e0 l\u2019affichage. Combien s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 cette industrie et quelle place surprenante elle a prise dans la vie actuelle ! Sans souci des ordonnances de police, les affiches s\u2019emparent maintenant de tout espace inoccup\u00e9, ne gardent aucune mesure, ne conservent aucun respect et deviennent envahissantes au point de nous ravir, pauvres Parisiens que nous sommes ! jusqu\u2019\u00e0 la vue de nos monuments. Les vitrines des libraires, les devantures des caf\u00e9s, des restaurants et de marchands de vins, c\u2019est chose nouvelle, en sont int\u00e9rieurement tapiss\u00e9es. L\u00e0, o\u00f9 la lumi\u00e8re et le soleil p\u00e9n\u00e9traient autrefois libres de toute entrave, le clair-obscur s\u2019est install\u00e9 et r\u00e8gne aujourd\u2019hui en ma\u00eetre. La publicit\u00e9 a fait une conqu\u00eate nouvelle ; apr\u00e8s celle des voitures publiques, il ne lui manquait plus que celle-l\u00e0 !&nbsp;\u00bb<\/p><cite> MAINDRON Ernest, <em>Les affiches illustr\u00e9es, ouvrage orn\u00e9 de 20 chromolithographies par Jules Ch\u00e9ret<\/em>, Paris : \u00e9diteurs H. Launette et Cie, 1886, p. 42. <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les nouveaux\nespaces rendus disponibles favorisent le d\u00e9veloppement sans pr\u00e9c\u00e9dent de\nl\u2019affichage publicitaire dans l\u2019espace public et l\u2019omnipr\u00e9sence des affiches\ng\u00e9n\u00e8re un nouveau climat de concurrence entre les affichistes&nbsp;: l\u2019id\u00e9e est\nde se d\u00e9marquer sur les murs bariol\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La chromolithographie&nbsp;: publicit\u00e9 et estampe<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1830 s\u2019affirme la volont\u00e9 commune aux diff\u00e9rentes branches de l\u2019imprimerie de d\u00e9velopper des techniques d\u2019impression en couleurs. Dans la branche lithographique, c\u2019est Godefroy Engelmann qui met au point un proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9pondant aux exigences du concours lanc\u00e9 par la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019Encouragement \u00e0 l\u2019Industrie, pour lequel il re\u00e7oit le prix correspondant en 1837. Notons toutefois que les premi\u00e8res d\u00e9cennies de la chromolithographie sont contraintes en termes de tirage par le recours \u00e0 la presse \u00e0 main, l\u2019industrialisation du proc\u00e9d\u00e9 n\u2019intervenant qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1860 et 1870. La lithographie monochrome recourt quant \u00e0 elle d\u00e9j\u00e0 aux presses \u00e0 vapeur, permettant des tirages beaucoup plus importants. Pour l\u2019impression chromolithographique, les lithographes utilisent plusieurs pierres, une par couleur, et jouent sur les nouvelles nuances cr\u00e9\u00e9es par la juxtaposition. Le nombre de pierres utilis\u00e9es peut monter jusqu\u2019\u00e0 sept ou huit pour des tirages de grande qualit\u00e9, mais dans le domaine de l\u2019affiche publicitaire, support \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et \u00e9conomique, Ch\u00e9ret va plut\u00f4t chercher \u00e0 d\u00e9velopper un principe d\u2019\u00e9conomie&nbsp;: le d\u00e9fi que lui pose la chromolithographie est d\u2019obtenir le maximum d\u2019effet en utilisant le minimum de couleurs \u2013 en r\u00e9duisant le nombre de pierres, le nombre de passage, et donc le temps de production. C\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019aide de trois couleurs, Ch\u00e9ret est capable de r\u00e9aliser des affiches avec un large spectre color\u00e9 et un rendu \u00ab&nbsp;fascinant&nbsp;\u00bb, selon les termes de Maindron. <\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>La premi\u00e8re affiche Saxol\u00e9ine de 1891<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Jules Ch\u00e9ret, le \u00ab&nbsp;p\u00e8re de l\u2019affiche moderne&nbsp;\u00bb<\/em> <\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1889 est une date-cl\u00e9 autant dans la carri\u00e8re de Ch\u00e9ret que dans l\u2019histoire de l\u2019affiche publicitaire. Une premi\u00e8re exposition sur l\u2019histoire de l\u2019affiche illustr\u00e9e, organis\u00e9e par Ernest Maindron dans le cadre de l\u2019Exposition universelle de Paris, fera une large place \u00e0 la production de Jules Ch\u00e9ret. Elle \u00ab&nbsp;fut pour beaucoup de Parisiens une v\u00e9ritable r\u00e9v\u00e9lation. Ch\u00e9ret lui dut la croix de chevalier de la L\u00e9gion d\u2019honneur&nbsp;\u00bb et marque pour l\u2019historiographie une date-cl\u00e9 dans l\u2019essor de l\u2019affichomanie&nbsp;: elle a en effet particip\u00e9 activement \u00e0 la reconnaissance du potentiel artistique du m\u00e9dium lithographique. \u00c0 la suite de cela, le ma\u00eetre de l\u2019affiche a fait des \u00e9mules dans les rangs des artistes peintres et dessinateurs&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Autour de 1890, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de peintres, de dessinateurs et d\u2019artistes d\u00e9corateurs commence \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019affiche illustr\u00e9e. Th\u00e9ophile-Alexandre Steinlen signe ainsi sa premi\u00e8re affiche en 1888, Firmin Bouisset en 1889, Jean-Louis Forain, Georges de Feure, Albert Guillaume et Ren\u00e9 P\u00e9an en 1890 et enfin Pierre Bonnard et Henri de Toulouse-Lautrec en 1891. (\u2026) Quoiqu\u2019il en soit, pour ces nouveaux adeptes, l\u2019affiche s\u2019impose comme un support d\u2019expression artistique et d\u2019exp\u00e9rimentation technique. Sur le plan esth\u00e9tique, elle fonctionne comme une sorte de laboratoire affranchi de toutes les conventions qui p\u00e8sent sur la peinture.&nbsp;\u00bb<\/p><cite>MAINDRON Ernest, <em>Les affiches illustr\u00e9es, 1886-1895<\/em>, G.Boudet, 1896, p.7.<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me\nexposition est monographique et organis\u00e9e par le secr\u00e9taire de la Com\u00e9die\nfran\u00e7aise dans le b\u00e2timent du Th\u00e9\u00e2tre d\u2019Application&nbsp;: non seulement sont\nexpos\u00e9es les affiches les plus c\u00e9l\u00e8bres de l\u2019artiste lithographe, mais \u00e9galement\nses peintures et ses pastels. C\u2019est l\u2019occasion pour le public de d\u00e9couvrir de\nnouvelles facettes de la personnalit\u00e9 artistique de Ch\u00e9ret, et pour la critique\nde voir dans cette figure-phare de l\u2019affiche artistique, le potentiel encore\ninsoup\u00e7onn\u00e9 d\u2019un grand peintre d\u00e9corateur, ce qu\u2019il deviendra d\u2019ailleurs d\u00e8s le\nd\u00e9but des ann\u00e9es 1890 avec des commandes d\u2019int\u00e9rieur de la part de ses futurs\nm\u00e9c\u00e8nes Maurice Fenaille et le baron de Vito. On reconna\u00eet en effet \u00e0 cette\noccasion la richesse et la coh\u00e9rence de son univers imaginaire et stylistique,\net la haute valeur d\u00e9corative de ses cr\u00e9ations. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Les nouveaut\u00e9s dans\nl\u2019\u0153uvre de Ch\u00e9ret<\/em><em><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Pour mieux saisir toute la nouveaut\u00e9 et la valeur synth\u00e9tique de la premi\u00e8re affiche <em>Saxol\u00e9ine <\/em>de 1891, passons rapidement en revue trois affiches de Ch\u00e9ret datant de la fin des ann\u00e9es 1880&nbsp;: la <em>Kinia Raffard<\/em> et <em>L\u2019Amant des danseuses <\/em>de 1888,  et les <em>Montagnes russes<\/em> de 1889. Elles poss\u00e8dent toutes des dimensions assez similaires \u00e0 notre affiche <em>Saxol\u00e9ine <\/em>(122 x 86 cm), correspondant \u00e0 un format <em>double colombier<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re\nconstatation que nous pouvons faire, c\u2019est que Ch\u00e9ret r\u00e9duit progressivement\nl\u2019ampleur de la sc\u00e8ne qu\u2019il repr\u00e9sente. D\u2019une sc\u00e8ne illustr\u00e9e \u00e0 plusieurs\npersonnages, situ\u00e9e dans un d\u00e9cor ample (une pi\u00e8ce enti\u00e8re), il condense la\nrepr\u00e9sentation et situe les personnages secondaires directement derri\u00e8re la\nfigure principale. L\u2019accent est donc d\u00e9plac\u00e9&nbsp;: ce n\u2019est plus une sc\u00e8ne\nqu\u2019il illustre, mais la pr\u00e9sence d\u2019un personnage, dont les relations avec l\u2019espace\net les autres figures perdent en importance. Il faut souligner ici que les\naffiches de spectacles de danse se pr\u00eatent particuli\u00e8rement \u00e0 cet exercice,\n\u00e9tant donn\u00e9 que l\u2019int\u00e9r\u00eat principal porte sur la ou les danseuses, et que\nl\u2019histoire peut \u00eatre facilement rel\u00e9gu\u00e9e au second plan. <\/p>\n\n\n\n<p>La particularit\u00e9 de ce regroupement des personnages secondaires \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de la figure centrale &#8211; comme dans le cas de <em>L&rsquo;amant des danseuses<\/em> (voir ci-dessous) &#8211; c\u2019est que lesdits personnages sont trait\u00e9s selon la r\u00e8gle de la perspective atmosph\u00e9rique (avec des d\u00e9grad\u00e9s de bleus) et que cette configuration sert de repoussoir pour la figure principale&nbsp;: regroup\u00e9s comme une aur\u00e9ole sombre et d\u00e9grad\u00e9 derri\u00e8re une figure en pleine lumi\u00e8re, souvent trait\u00e9e en jaune ou en rouge, ils cr\u00e9ent un fort contraste par rapport \u00e0 la figure centrale qui semble ainsi \u00ab&nbsp;projet\u00e9e&nbsp;\u00bb en avant, en direction du spectateur. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/light-fold.art\/ch\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Kinia_Raffard___affiche___...Ch\u00e9ret_Jules_btv1b9015471k-724x1024.jpeg\" alt=\"Kinia Raffard 1888\" class=\"wp-image-18\"\/><figcaption>Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>En portant maintenant notre attention sur l\u2019affiche <em>Kinia<\/em> <em>Raffard<\/em> de 1888, on observe que la figure centrale, isol\u00e9e ici, se d\u00e9tache sur un fond noir hachur\u00e9. Ch\u00e9ret semble donc abstraire la valeur visuelle propre au fond compos\u00e9 de personnages secondaires&nbsp;regroup\u00e9s derri\u00e8re la figure centrale&nbsp;: il le r\u00e9duit \u00e0 son essence color\u00e9e et formelle, c\u2019est-\u00e0-dire une tache sombre en forme d\u2019aur\u00e9ole. Ce premier essai ne convainc cependant pas Ch\u00e9ret&nbsp;: l\u2019utilisation du crayon lithographique cr\u00e9e un fond hachur\u00e9 qui rappelle par trop les techniques de l\u2019illustration. Ch\u00e9ret a l\u2019ambition cependant de d\u00e9velopper une pratique et des solutions qui seraient propres \u00e0 la lithographie. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle solution appara\u00eet d\u00e8s l\u2019affiche des <em>Montagnes russes<\/em> de 1889 : l\u2019aur\u00e9ole sombre est toujours l\u00e0, mais elle est trait\u00e9e \u00e0 la brosse, et non plus au crayon. Le traitement \u00e0 la brosse permet de cr\u00e9er un fond plus doux et plus \u00e9labor\u00e9, un d\u00e9grad\u00e9 d\u2019encre qui appara\u00eet d\u00e8s le premier regard comme \u00e9tant une technique propre \u00e0 la lithographie et \u00e0 ses outils. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/light-fold.art\/ch\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Montagnes_russes_Tous_les_soirs_...Ch\u00e9ret_Jules_btv1b90154097-723x1024.jpeg\" alt=\"Montagnes russes 1889\" class=\"wp-image-21\"\/><figcaption>Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on revient maintenant \u00e0 l\u2019affiche de l\u2019<em>Amant des Danseuses<\/em>, on observe que le fond est un d\u00e9grad\u00e9 bicolore vertical, parall\u00e8le aux bords du support papier. C\u2019est un fond que Ch\u00e9ret utilise depuis le d\u00e9but de son activit\u00e9 parisienne, mais qui va dispara\u00eetre au tournant des ann\u00e9es 1890 au profit du fond que nous venons d\u2019\u00e9tudier. Visuellement, le fond d\u00e9grad\u00e9 signifiait l\u2019affiche dans ses propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles&nbsp;: il laissait voir la dimension de la pierre lithographique, et se pliait au cadre que celle-ci imposait. Le nouveau fond d\u00e9velopp\u00e9 par Ch\u00e9ret, le fond <em>bross\u00e9<\/em>, est une aur\u00e9ole de couleur sombre (noire, puis tr\u00e8s vite bleue) autour de la figure principale&nbsp;: il n\u2019est donc pas soumis au format de l\u2019affiche ni \u00e0 celui de la pierre lithographique, il se d\u00e9tache du support et cr\u00e9e visuellement un effet \u00ab&nbsp;d\u2019apparition&nbsp;\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/light-fold.art\/ch\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Lamant_des_danseuses_roman_moderniste_...Ch\u00e9ret_Jules_btv1b90153732-747x1024.jpeg\" alt=\"L'amant des danseuses 1888\" class=\"wp-image-19\"\/><figcaption>Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Le texte\n\u00e9galement conna\u00eet quelques modifications. Alors qu\u2019il s\u2019\u00e9tale dans les\npremi\u00e8res sur plusieurs registres et \u00ab&nbsp;encadre\u00bb l\u2019image, il se voit\ncondens\u00e9 d\u00e8s 1890 dans le registre inf\u00e9rieur de l\u2019affiche, laissant un espace\nd\u2019autant plus large au motif repr\u00e9sent\u00e9. Le nombre de lettres diminue aussi, et\nla perte d\u2019importance du texte se fait au profit de l\u2019image et des couleurs. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans le domaine\ndes affiches commerciales, Ch\u00e9ret va repenser le cadrage en repr\u00e9sentant ses\nfemmes avec un plan am\u00e9ricain, de mani\u00e8re \u00e0 focaliser l\u2019attention sur la courbe\nde la robe (le pouf ou \u00ab&nbsp;faux-cul&nbsp;\u00bb) qui marque la transition de la\ntaille au fessier d\u2019une part, et sur les bras de la femme d\u2019autre part. Ces\ndeux \u00e9l\u00e9ments vont jouer un r\u00f4le essentiel dans le d\u00e9veloppement d\u2019une nouvelle\nrh\u00e9torique de l\u2019image, car ils participent \u00e0 l\u2019\u00e9rotisation non seulement du\nmotif f\u00e9minin, mais \u00e9galement de l\u2019image publicitaire. Ce nouveau cadre op\u00e8re\nune transition de la sc\u00e8ne illustr\u00e9e au portrait, et ce sera un parti-pris\ndurable pour Ch\u00e9ret dans sa production d\u2019affiches commerciales et industrielles.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 la\nquestion des couleurs, on observe une r\u00e9duction aux trois couleurs primaires,\nle rouge, le jaune et le bleu. L\u2019utilisation de cette palette vive et r\u00e9duite a\nd\u2019ailleurs particuli\u00e8rement marqu\u00e9 les contemporains, nombreux \u00e0 mentionner\ncette particularit\u00e9 de Ch\u00e9ret et le plaisir que cela leur procure. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>La <\/em>Saxol\u00e9ine<em> de 1891<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Le principe\nqui conditionne la cr\u00e9ation de cette affiche, c\u2019est celui de l\u2019\u00e9conomie, et\nceci \u00e0 tous les titres. Nous sommes face \u00e0 un portrait, une figure seule\noccupant tout l\u2019espace de l\u2019affiche, \u00e0 l\u2019exception du registre inf\u00e9rieur o\u00f9\nappara\u00eet le texte. L\u2019absence de personnages secondaires se double d\u2019une absence\nde rep\u00e8res spatiaux&nbsp;: le fond bross\u00e9 bleu est tout ce qui constitue\n\u00ab&nbsp;l\u2019espace&nbsp;\u00bb de la figure, et cette abstraction color\u00e9e a une valeur\nimportante dans le jeu de l\u2019imaginaire. Ce fond, que nous d\u00e9signons comme une\nabstraction de la perspective, permet \u00e9galement en un temps record et avec des\nmoyens minimaux, de restituer l\u2019impression de profondeur derri\u00e8re le\npersonnage. Le texte de l\u2019annonce est r\u00e9duit aux unit\u00e9s linguistiques minimales,\nles mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces\ndiff\u00e9rentes solutions qui visent l\u2019\u00e9conomie n\u2019appauvrissent en rien l\u2019affiche,\nbien au contraire. La r\u00e9duction de la composition \u00e0 une figure centrale, d\u00e9barrass\u00e9e\nd\u2019acolytes et d\u2019indications spatiales, permet une lecture beaucoup plus rapide.\nElle n\u2019a en effet pas besoin d\u2019\u00eatre d\u00e9crypt\u00e9e, contrairement \u00e0 des compositions\nplus larges qui exigent du regard qu\u2019il passe d\u2019un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 l\u2019autre pour\nreconstituer mentalement la sc\u00e8ne repr\u00e9sent\u00e9e. R\u00e9duire la composition permet d\u2019augmenter\nainsi l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019image en termes de r\u00e9ception&nbsp;: cela est\nd\u2019importance pour la nature m\u00eame de l\u2019image publicitaire et les conditions dans\nlesquelles elle s\u2019offre au regard. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>La lampe, le geste et la robe<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>La lampe\ntenue par la femme est un mod\u00e8le bon march\u00e9, de ceux qui illustrent\nparfaitement le nouveau mod\u00e8le \u00e9conomique qui se met en place \u00e0 la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle&nbsp;:\nau lieu de produire peu d\u2019objets co\u00fbteux, distribu\u00e9s \u00e0 une \u00e9lite \u00e0 prix fort,\nles nouveaux industriels pr\u00e9f\u00e8rent vendre des masses d\u2019objets bon march\u00e9 aux\nclasses ouvri\u00e8res. Le p\u00e9trole Saxol\u00e9ine se situe dans cette cat\u00e9gorie de biens abordables\net la lampe repr\u00e9sent\u00e9e est un mod\u00e8le sans pr\u00e9tention. Si on pr\u00eate attention \u00e0\nla construction de l\u2019image, on peut observer que cette lampe est repr\u00e9sent\u00e9e de\nmani\u00e8re statique, comme elle pourrait appara\u00eetre dans un catalogue de vente (cela\nva se confirmer lorsqu\u2019on \u00e9tudiera la mani\u00e8re dont se diffuse la lumi\u00e8re dans\nla repr\u00e9sentation). Elle permet en tout cas d\u2019op\u00e9rer une premi\u00e8re\ntransposition, car elle sert d\u2019indice du p\u00e9trole. En effet, le produit qui est\nvendu (des bidons plomb\u00e9s de cinq litres de p\u00e9trole de s\u00fbret\u00e9) n\u2019est pas\nrepr\u00e9sent\u00e9&nbsp;: c\u2019est l\u2019objet qui sert \u00e0 son utilisation qui prend sa place,\net le signifie. Ce premier d\u00e9placement est d\u2019importance, car il t\u00e9moigne du\nsouci de Ch\u00e9ret d\u2019utiliser pour sa repr\u00e9sentation un objet qui peut \u00eatre\ndynamis\u00e9 et int\u00e9gr\u00e9 dans un jeu d\u2019association. Regardons maintenant la lampe&nbsp;:\nsi on \u00e9tudie la mani\u00e8re dont la femme est \u00e9clair\u00e9e, on remarque que la lumi\u00e8re\nqui inonde sa gorge et son visage ne peut provenir de la lampe elle-m\u00eame, et\ncela en raison de la position de l\u2019abat-jour. <\/p>\n\n\n\n<p>Ch\u00e9ret, bien\nentendu, n\u2019a pas simplement commis une erreur de dessin, car cette\nrepr\u00e9sentation \u00ab&nbsp;irr\u00e9aliste&nbsp;\u00bb de la lumi\u00e8re sert \u00e0 l\u2019image&nbsp;:\ns\u2019il avait voulu repr\u00e9senter une lumi\u00e8re r\u00e9aliste diffus\u00e9e par la lampe, il\naurait d\u00fb plonger la gorge et le visage de la femme dans l\u2019ombre, et aurait\nainsi r\u00e9duit la force et la signification de la repr\u00e9sentation. Au contraire,\nle fait d\u2019\u00e9clairer la femme par une lumi\u00e8re qui ne peut provenir de la lampe\nmat\u00e9rielle, bon march\u00e9 que tient la femme participe au discours de\nl\u2019image&nbsp;: on parle ici d\u2019une lumi\u00e8re surnaturelle, miraculeuse, sans\norigine industrielle. C\u2019est ainsi que nous pouvons parler d\u2019une deuxi\u00e8me\ntransposition&nbsp;: la lampe fonctionnait comme l\u2019indice du p\u00e9trole \u00e0 premi\u00e8re\nvue, mais une fois saisie la nature particuli\u00e8re de l\u2019\u00e9clairage repr\u00e9sent\u00e9 dans\nl\u2019image, on comprend que le p\u00e9trole n\u2019est pas simplement signifi\u00e9 par la lampe,\nmais qu\u2019il est symbolis\u00e9 par cette lumi\u00e8re surnaturelle qui illumine la femme. Ch\u00e9ret\nr\u00e9alise un coup de ma\u00eetre, et cette solution participe \u00e0 la nouvelle rh\u00e9torique\nde l\u2019image publicitaire&nbsp;qu\u2019on a mentionn\u00e9e&nbsp;: au lieu de repr\u00e9senter\nle bidon de p\u00e9trole, au lieu de repr\u00e9senter le p\u00e9trole par son outil\nd\u2019utilisation, il repr\u00e9sente le potentiel du p\u00e9trole sous l\u2019avatar de la\nlumi\u00e8re. Et la lumi\u00e8re est un \u00e9l\u00e9ment qui se pr\u00eate \u00e0 d\u2019innombrables\nassociations positives, ainsi qu\u2019\u00e0 une valorisation symbolique indiscutable. \u00c0\ncette valorisation du produit par l\u2019association \u00e0 son potentiel lumineux\nparticipe enti\u00e8rement le choix de l\u2019unit\u00e9 narrative&nbsp;: Ch\u00e9ret raconte une\nhistoire tr\u00e8s simple, celle d\u2019une femme qui allume une lampe. Il repr\u00e9sente\nl\u2019instant o\u00f9 elle r\u00e8gle d\u00e9licatement l\u2019intensit\u00e9 de la lumi\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 la cl\u00e9\nde r\u00e9glage pr\u00e9sente sur le bec. Ce geste, <em>allumer la lumi\u00e8re<\/em>, est\nfortement symbolique, car c\u2019est une image simple qui a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e sans cesse\ndans la litt\u00e9rature et les arts pour signifier un progr\u00e8s, une reconnaissance,\nl\u2019acquisition de la sagesse, etc. La lumi\u00e8re est associ\u00e9e \u00e0 toutes les valeurs\npositives et \u00e0 tous les id\u00e9aux de progr\u00e8s humain et social. <\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une nouvelle rh\u00e9torique de l\u2019image publicitaire<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>La mise en sc\u00e8ne du produit et la valeur ajout\u00e9e de l\u2019imaginaire<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Seul le texte\ndonne \u00e0 savoir quel est le produit annonc\u00e9 par l\u2019affiche&nbsp;: des bidons de\ncinq litres de p\u00e9trole de s\u00fbret\u00e9, qui n\u2019apparaissent d\u2019aucune mani\u00e8re concr\u00e8te\ndans l\u2019affiche <em>Saxol\u00e9ine \u2013 <\/em>il n\u2019y a\ndonc pas d\u2019identification formelle du produit par l\u2019image. L\u2019image fonctionne\ncomme un suppl\u00e9ment narratif et symbolique au texte. Ch\u00e9ret choisit de faire\nallusion au produit au moyen de la repr\u00e9sentation d\u2019une unit\u00e9 narrative\nsimple&nbsp;: une bourgeoise allume une lampe \u00e0 p\u00e9trole. Ce motif lui permet\nd\u2019op\u00e9rer une double valorisation du produit par l\u2019image. La premi\u00e8re est une\nvalorisation \u00ab&nbsp;m\u00e9taphysique&nbsp;\u00bb de la r\u00e9alit\u00e9 du produit&nbsp;: la mise\nen sc\u00e8ne permet en effet d\u2019op\u00e9rer une transposition symbolique en associant le\nproduit non pas \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9 physique, industrielle (un bidon de p\u00e9trole), mais\n\u00e0 son potentiel lumineux, \u00e0 sa fonction d\u2019\u00e9clairer. Ce que l\u2019affiche vend, ce\nn\u2019est donc pas du p\u00e9trole, mais la capacit\u00e9 d\u2019illuminer. L\u2019affiche utilise une\nlitote pour ne garder du p\u00e9trole que son aspect tr\u00e8s positif de potentiel\nlumineux, de mani\u00e8re \u00e0 le pr\u00e9senter comme une alternative tout \u00e0 fait valable\nau nouvel \u00e9clairage pr\u00e9sent\u00e9 en grande pompe lors de l\u2019Exposition universelle\nde 1889&nbsp;: l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. La deuxi\u00e8me valorisation est d\u2019ordre\nsocial&nbsp;: la mise en sc\u00e8ne, par la repr\u00e9sentation d\u2019une femme v\u00eatue d\u2019une\nsomptueuse robe de soir\u00e9e jaune, associe l\u2019\u00e9clairage au p\u00e9trole \u00e0 un imaginaire\nbourgeois teint\u00e9 de richesses mat\u00e9rielles (la robe) et de mondanit\u00e9s galantes\n(la robe de soir\u00e9e signifie l\u2019\u00e9v\u00e9nement social). <\/p>\n\n\n\n<p>Le produit\nest destin\u00e9 \u00e0 la vente en masse, car il est un produit bon march\u00e9, au m\u00eame\ntitre que la lampe repr\u00e9sent\u00e9e dans les mains de la bourgeoise. Mais ce que\nl\u2019affiche montre, c\u2019est qu\u2019il est un produit pris\u00e9 de la bourgeoisie. Le\nmessage pourrait se traduire ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si vous poss\u00e9dez la lampe,\nvous poss\u00e9derez l\u2019\u00e9l\u00e9gance&nbsp;\u00bb. L\u2019affiche cr\u00e9e donc un jeu d\u2019association\nentre le produit, la valeur symbolique de la lumi\u00e8re comme entit\u00e9 m\u00e9taphysique\net comme indice des sociabilit\u00e9s parisiennes qui se d\u00e9ploient dans la nuit sous\nles lumi\u00e8res artificielles, et l\u2019imaginaire bourgeois. Elle cherche \u00e0 faire\nr\u00eaver les hommes et femmes issus des classes ouvri\u00e8res, et inscrit dans\nl\u2019utilisation de l\u2019\u00e9clairage au p\u00e9trole Saxol\u00e9ine un bout de ce r\u00eave, comme si\nla possession de l\u2019un permettait la possession de l\u2019autre. La force du message\nr\u00e9side dans l\u2019absence d\u2019injonctions verbales&nbsp;: l\u2019affiche ne cherche pas \u00e0\nass\u00e9ner un message publicitaire, mais \u00e0 s\u00e9duire&nbsp;; elle ne cherche pas \u00e0 <em>dire <\/em>la qualit\u00e9 du produit \u2013 elle la\nmontre. Cette suggestivit\u00e9 est redoutable, car elle joue sur les associations\nmuettes et sur le plaisir visuel de la belle image, sur la fascination qu\u2019elle\nest \u00e0 m\u00eame d\u2019exercer.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/light-fold.art\/ch\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/Saxol\u00e9\u00efne_P\u00e9trole_de_S\u00fbret\u00e9___...Ch\u00e9ret_Jules_btv1b9015262x-736x1024.jpeg\" alt=\"Saxol\u00e9ine 1896\" class=\"wp-image-22\"\/><figcaption>Source gallica.bnf.fr \/ BnF<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>La campagne <em>Saxol\u00e9ine<\/em>, qui se d\u00e9roule sur une dizaine d\u2019ann\u00e9es, reprendra constamment le m\u00eame motif de la femme allumeuse. L\u2019utilisation d\u2019une figure r\u00e9p\u00e9titive cr\u00e9e une constante du cadre narratif structurel&nbsp;: bien que la femme soit dans chaque affiche repr\u00e9sent\u00e9e dans une posture et une robe diff\u00e9rentes, bien que les couleurs puissent varier, le regard du spectateur est concentr\u00e9 sur une situation de discours stable, sur un message identique. Cette it\u00e9ration joue en faveur du message publicitaire, car le spectateur associe finalement le p\u00e9trole Saxol\u00e9ine \u00e0 la femme allumeuse belle et \u00e9l\u00e9gante, \u00e0 la lumi\u00e8re et \u00e0 la vibration de l\u2019image, et non plus au bidon de p\u00e9trole de cinq litres. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>La s\u00e9duction de l\u2019image<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019affiche que\nCh\u00e9ret cr\u00e9e pour la Saxol\u00e9ine vise donc \u00e0 promouvoir un produit industriel en\nl\u2019int\u00e9grant dans une unit\u00e9 narrative qui permet une double valorisation,\nsociale et symbolique. En d\u2019autres termes, nous pourrions dire qu\u2019il fait la\npromotion de la Saxol\u00e9ine en mettant \u00e0 profit l\u2019inad\u00e9quation entre la\nrepr\u00e9sentation visuelle et le produit. <\/p>\n\n\n\n<p>Cette affiche\npostule une toute nouvelle fonction de l\u2019image publicitaire&nbsp;: elle doit\n\u00eatre belle et constituer une jouissance visuelle pour le passant. Cette\nrecherche esth\u00e9tique justifie l\u2019inad\u00e9quation entre l\u2019image et le produit, car\nelle b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 celui-ci en op\u00e9rant un jeu d\u2019association entre la\nrepr\u00e9sentation et les valorisations qu\u2019elle porte, et le produit. L\u2019utilisation\ndu contraste des compl\u00e9mentaires jaune et bleu a une fonction phatique\nimportante, car il cr\u00e9e une tache color\u00e9e visible de loin et qui attire\nind\u00e9niablement l\u2019\u0153il du passant. Ces couleurs vives, contrast\u00e9es, \u00e9voquent une\n\u00e9motion positive, celle de la joie, de la <em>ga\u00eet\u00e9<\/em>\nselon les termes des contemporains. Ce sont des couleurs qui rient, qui\np\u00e9tillent, et qui constituent un plaisir visuel pour celui qui d\u00e9ambule dans\nles nouveaux boulevards haussmanniens. Si la couleur constitue un premier lieu\nde plaisir, rep\u00e9rable de loin, et qui invite le passant \u00e0 s\u2019approcher, la forme\nf\u00e9minine, chic et s\u00e9ductrice, constitue le second lieu de plaisir, et non le\nmoindre. Il faut souligner ici que notre affiche \u00e9tait de grand format, d\u2019une\nhauteur d\u2019un m\u00e8tre vingt environ. On peut donc supposer qu\u2019une fois coll\u00e9e au\nmur, elle surplombait le passant, et la posture de la femme prend tout son sens\n\u00e0 cet \u00e9gard. En effet, il y a l\u00e0 un jeu de perspective int\u00e9ressant, si l\u2019on\npeut dire&nbsp;: de par la position de l\u2019affiche sur le mur, la figure f\u00e9minine\ndevrait logiquement \u00eatre per\u00e7ue en l\u00e9g\u00e8re contre-plong\u00e9e, ou du moins en vision\nnormale, \u00e0 hauteur des yeux. Cela dit, la position de l\u2019\u00e9paule d\u00e9nud\u00e9e,\nd\u00e9licatement inclin\u00e9e en direction du passant, cr\u00e9e un effet de vision\nplongeante qui participe \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme de l\u2019image, car elle accentue\nl\u2019impression que la femme <em>s\u2019offre<\/em> au\nregard. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons\nutilis\u00e9 le terme de passant, et non de spectateur, pour qualifier le public de\ncette image. C\u2019est l\u00e0 une caract\u00e9ristique essentielle de l\u2019affiche&nbsp;: c\u2019est\nune image qui s\u2019impose au regard d\u2019un public qui ne la cherche pas, qui n\u2019a pas\nl\u2019intention de la regarder avant de la voir. C\u2019est en cela que l\u2019image\npublicitaire doit d\u00e9velopper une strat\u00e9gie diff\u00e9rente que les tableaux\npr\u00e9sent\u00e9s lors des Salons&nbsp;: elle doit se cr\u00e9er un public, c\u2019est-\u00e0-dire\nattirer les regards de ceux qui ne passaient pas avec l\u2019intention de regarder,\net elle doit le faire dans un environnement des moins indulgents. En effet,\nl\u2019espace public est satur\u00e9 de stimuli de toutes sortes, satur\u00e9s d\u2019autres images\npublicitaires, c\u2019est un espace o\u00f9 les gens se pressent, un espace du bruit, du\nmouvement, des odeurs fortes. Ce n\u2019est pas un espace d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la contemplation\nartistique, et les conditions de cette contemplation sont difficiles. C\u2019est en\nraison de ces conditions tr\u00e8s particuli\u00e8res de pr\u00e9sentation de l\u2019image que\ncelle-ci doit d\u00e9velopper une strat\u00e9gie qui va chercher le \u00ab&nbsp;choc&nbsp;\u00bb\nvisuel&nbsp;: l\u2019image publicitaire va tendre \u00e0 se d\u00e9marquer avant tout par\nl\u2019utilisation des couleurs, car celles-ci sont visibles de loin et attirent\nind\u00e9niablement le regard \u2013 c\u2019est l\u2019axe de la force expressive de l\u2019affiche.\nEnsuite, l\u2019image doit \u00eatre simple, la composition r\u00e9duite au minimum&nbsp;:\nelle peut ainsi \u00eatre saisie d\u2019un coup d\u2019\u0153il, et marquer \u00e9galement le passant\nqui ne s\u2019arr\u00eate pas et la saisit au passage \u2013 c\u2019est l\u2019axe de la vitesse\nd\u2019appr\u00e9hension. Ces deux aspects sont fondamentaux dans la prise en compte de\nla sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019image publicitaire et de son espace propre, et Ch\u00e9ret l\u2019a\nparfaitement compris lorsqu\u2019il d\u00e9veloppe la rh\u00e9torique visuelle de la <em>Saxol\u00e9ine<\/em> \u2013 qui fonctionne de mani\u00e8re\nredoutable, soit dit <em>en passant<\/em>. En r\u00e9duisant la palette aux trois couleurs primaires, il\nmise sur la vivacit\u00e9 des couleurs pures et du contraste color\u00e9 (c\u2019est l\u2019axe de\nla force expressive). L\u2019affiche grand format est ainsi visible de loin comme\nune tache color\u00e9e vive. Cet \u00e9l\u00e9ment sert d\u2019accroche&nbsp;: c\u2019est le premier\ncontact avec le passant, l\u2019hame\u00e7on jet\u00e9 \u00e0 distance. Ensuite, \u00e0 mesure que le\npassant s\u2019approche, c\u2019est \u00e0 la composition r\u00e9duite centr\u00e9e sur une figure\nf\u00e9minine s\u00e9duisante de jouer son r\u00f4le&nbsp;: le regard est focalis\u00e9 sur cette\nfigure, et rien ne l\u2019en distrait. La perception est imm\u00e9diate, car le temps de\nlecture est minimal&nbsp;: d\u2019un coup d\u2019\u0153il, le passant saisit l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de\nl\u2019image. <\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p>Le coup de ma\u00eetre qu\u2019op\u00e8re Ch\u00e9ret en cette fin de si\u00e8cle est\ndouble&nbsp;: il d\u00e9veloppe d\u2019une part un langage plastique propre au m\u00e9dium\nlithographique, en l\u2019affranchissant des codes visuels de l\u2019illustration et des\nestampes grav\u00e9es (il en d\u00e9montre ainsi le potentiel artistique), et d\u2019autre\npart, il d\u00e9veloppe une rh\u00e9torique visuelle propre \u00e0 l\u2019image publicitaire, en\nl\u2019affranchissant elle aussi des codes visuels h\u00e9rit\u00e9s d\u2019autres champs\nartistiques, comme l\u2019\u00e9voque Victor Champier en 1890&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Pour peu que l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chisse aux conditions mat\u00e9rielles dans lesquelles sont vues les affiches illustr\u00e9es, et quelles fonctions elles remplissent, on s\u2019explique \u00e0 quelles lois d\u2019optique elles se trouvent soumises, et l\u2019on devine qu\u2019il a fallu chercher une forme particuli\u00e8re de dessin pour obtenir les effets de v\u00e9rit\u00e9, de mouvement, d\u2019\u00e9nergie que comporte ce genre d\u2019estampe. (\u2026) Certes, on avait fait avant lui des affiches artistiques (\u2026) mais ce n\u2019\u00e9tait l\u00e0 qu\u2019un t\u00e2tonnement, un effort pour donner l\u2019attrait de l\u2019art \u00e0 une forme de publicit\u00e9, sans l\u2019appropriation indispensable des proc\u00e9d\u00e9s techniques \u00e0 cet emploi nouveau de l\u2019estampe. (\u2026) C\u2019est en cela que M. Jules Ch\u00e9ret me para\u00eet un novateur. Sa trouvaille est d\u2019avoir appropri\u00e9 la composition de l\u2019affiche aux moyens \u00e9l\u00e9mentaires d\u2019ex\u00e9cution qui lui sont propres. C\u2019est d\u2019avoir franchement rejet\u00e9 les proc\u00e9d\u00e9s du tableau \u00e0 l\u2019huile et de l\u2019estampe ordinaire en ramenant dessin et coloris au point juste qu\u2019il faut.&nbsp;\u00bb<\/p><cite> CHAMPIER Victor, \u00ab L\u2019exposition des affiches illustr\u00e9es de Jules Ch\u00e9ret \u00bb, <em>Revue des arts d\u00e9coratifs<\/em>, janvier 1890, p.255. <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Et voici donc avec quels cheminements Ch\u00e9ret d\u00e9veloppe ces\nnouvelles solutions plastiques qui font de la campagne <em>Saxol\u00e9ine<\/em> des ann\u00e9es 1890 la premi\u00e8re campagne publicitaire\nv\u00e9ritablement moderne \u2013 en ce qu\u2019elle utilise un langage visuel fond\u00e9 sur la\nprise en compte de la perception de l\u2019image encore au centre de la pratique\npublicitaire de ce d\u00e9but de 21<sup>\u00e8me<\/sup> &nbsp;si\u00e8cle \u2013 et de quelle mani\u00e8re cette nouvelle\nrh\u00e9torique de l\u2019image publicitaire fonde son efficace sur une appropriation\ncompl\u00e8te du m\u00e9dium lithographique. <br \/><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><em>Note : Adaptation d&rsquo;un travail de bachelor r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel en 2019 sous la direction du professeur Pascal Griener.  <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Vinciane Vuilleumier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019une affiche, en d\u00e9finitive, sinon une estampe colori\u00e9e, faite pour \u00eatre vue dans certains conditions de lumi\u00e8re, et destin\u00e9e \u00e0 exciter violemment l\u2019attention des passants, \u00e0 retenir leurs regards, \u00e0 piquer leur curiosit\u00e9 et \u00e0 parler aussi clairement que possible \u00e0 leur imagination (\u2026)&nbsp;?&nbsp;\u00bb CHAMPIER Victor, \u00ab L\u2019exposition des affiches illustr\u00e9es de Jules [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-17","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=17"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":116,"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17\/revisions\/116"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=17"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=17"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=17"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}