{"id":43,"date":"2019-08-28T11:26:33","date_gmt":"2019-08-28T09:26:33","guid":{"rendered":"https:\/\/light-fold.art\/ch\/?p=43"},"modified":"2023-01-16T17:08:38","modified_gmt":"2023-01-16T16:08:38","slug":"notes-sur-le-symbolisme-de-rapetti","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/2019\/08\/28\/notes-sur-le-symbolisme-de-rapetti\/","title":{"rendered":"Notes sur \u00ab\u00a0Le Symbolisme\u00a0\u00bb de Rapetti"},"content":{"rendered":"\n<p>RAPETTI Rodolphe, <em>Le Symbolisme<\/em>, Paris : Flammarion (coll. Champs art), 2005, 2007, 2016. <\/p>\n\n\n\n<p>Je viens de terminer la lecture de l\u2019ouvrage de Rodolphe Rapetti sur <em>Le Symbolisme<\/em> et je le recommande \u00e0 toute personne int\u00e9ress\u00e9e par la fin du XIXe si\u00e8cle en g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;: c\u2019est une mine d\u2019informations sur les artistes, les courants de pens\u00e9es et les concepts en circulation \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Bref, lecture tr\u00e8s agr\u00e9able et instructive. Parmi les aspects qui m\u2019ont int\u00e9ress\u00e9e particuli\u00e8rement, je souhaite commencer par une courte br\u00e8ve sur la pr\u00e9sentation que Rapetti fait de l\u2019ouvrage de Marcel R\u00e9ja, <em>L\u2019art chez les fous<\/em>, publi\u00e9 en 1907. Marcel R\u00e9ja, de son vrai nom Paul Meunier, est un psychiatre actif au tournant du si\u00e8cle. Sous son nom de plume, il publie recueils de po\u00e9sie et critique d\u2019art. La particularit\u00e9 de cet homme, c\u2019est de consid\u00e9rer les productions plastiques des patients comme des objets artistiques (\u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 elles \u00e9taient exclusivement consid\u00e9r\u00e9s comme des documents cliniques, bien avant le mouvement de l&rsquo;art brut promu par Jean Dubuffet au milieu du XXe si\u00e8cle). Ces \u0153uvres ont cela de captivant qu\u2019elles t\u00e9moignent selon R\u00e9ja de la cr\u00e9ation plastique comme aspiration primaire de l\u2019homme. Avant que l\u2019art comme production soit int\u00e9gr\u00e9 et codifi\u00e9 dans des institutions, qu\u2019il devienne donc un ph\u00e9nom\u00e8ne social avec ses r\u00e8gles et ses acteurs reconnus, l\u2019art est une fonction expressive fondamentale de l\u2019individu. Les productions des patients, situ\u00e9es en dehors des cadres sociaux de la production et de la diffusion artistique, donc \u00e9loign\u00e9s des normes et des codes qui les r\u00e9gissent, permettent \u00e0 R\u00e9ja d\u2019\u00e9tudier les expressions spontan\u00e9es d\u2019id\u00e9es ou de formes et de consid\u00e9rer les traits fondamentaux de ce mode d\u2019expression. Entre autres, il affirme que le r\u00e9alisme visuel n\u2019est pas une caract\u00e9ristique primaire de la fonction artistique (c\u2019est au contraire un code de repr\u00e9sentation \u00e9labor\u00e9 dans un contexte social de production et de diffusion pr\u00e9cis). Ne sont pas non plus \u00ab&nbsp;naturelles&nbsp;\u00bb la coh\u00e9rence formelle, la contrainte d\u2019objectivit\u00e9, la repr\u00e9sentation perspective\u2026 Au contraire de l\u2019ornementation et de l\u2019abstraction, qui sont deux tendances primordiales de l\u2019expression visuelle des contenus \u00e9motionnel ou id\u00e9els. \u00c0 partir de l\u00e0, je souhaite d\u00e9velopper un peu trois aspects relatifs \u00e0 l\u2019\u00e9tude de Marcel R\u00e9ja, et qui apparaissent \u00e9galement en d\u2019autres endroits et \u00e0 propos d\u2019autres artistes dans l\u2019ouvrage de Rodolphe Rapetti&nbsp;: la culture visuelle port\u00e9e par les institutions de l\u2019art, la spontan\u00e9it\u00e9 de l\u2019expression et l\u2019\u00e9quivalence entre l\u2019incoh\u00e9rence visuelle et le mode narratif propre au fabuleux. <\/p>\n\n\n\n<p>Le premier de ces aspects, c\u2019est la question de l\u2019int\u00e9gration de l\u2019auteur d\u2019une \u0153uvre dans une \u00e9conomie visuelle institutionnalis\u00e9e ou non. Il est tr\u00e8s difficile d\u2019\u00e9valuer le niveau de \u00ab puret\u00e9 \u00bb de l\u2019\u0153il de l\u2019auteur \u2013 il est clair qu\u2019un \u0153il absolument pur et neuf n\u2019existe et n\u2019a s\u00fbrement jamais exist\u00e9 \u2013 mais on peut facilement imaginer que certaines personnes sont plus expos\u00e9es que d\u2019autres. Un patient qui a v\u00e9cu de longues ann\u00e9es, ou depuis son jeune \u00e2ge dans une institution avec peu de contacts ext\u00e9rieurs (que cela soit par les m\u00e9dias, par la fr\u00e9quentation des lieux d\u2019exposition ou par les conversations th\u00e9matisant la production artistique) aura des r\u00e9f\u00e9rences visuelles soit tr\u00e8s pauvres, soit tr\u00e8s diff\u00e9rentes de l\u2019homme du monde. \u00c0 noter bien s\u00fbr qu\u2019il faudrait faire quelques recherches pour d\u00e9finir \u00e0 quoi avait acc\u00e8s un patient pr\u00e9sentant des troubles mentaux dans une clinique du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. J\u2019imagine que la possibilit\u00e9 de contempler des images en g\u00e9n\u00e9ral devait \u00eatre beaucoup plus restreinte qu\u2019aujourd\u2019hui. Si on s\u2019int\u00e9resse maintenant aux \u00ab&nbsp;hommes du monde&nbsp;\u00bb, ceux qui ont acc\u00e8s aux m\u00e9dias, aux lieux, aux personnes int\u00e9ress\u00e9es par ces sujets, on peut bien s\u00fbr imaginer une sorte de \u00ab&nbsp;culture visuelle moyenne&nbsp;\u00bb que devrait poss\u00e9der tout un chacun (en se basant sur les images les plus visibles et diffus\u00e9es, donc celles qui atteignent m\u00eame les personnes ne cherchant pas activement un contact avec telle ou telle sph\u00e8re de la culture visuelle du moment). Il reste que pour chaque artiste, le travail doit \u00eatre fin et pouss\u00e9&nbsp;: en plus d\u2019apprendre \u00e0 conna\u00eetre cette culture visuelle moyenne (en \u00e9tudiant la publicit\u00e9 de l\u2019\u00e9poque et les divertissements populaires, la pr\u00e9sence et la diffusion de m\u00e9dias illustr\u00e9s, etc.), il faut plonger dans la biographie de l\u2019artiste pour r\u00e9cup\u00e9rer toutes les indications possibles sur les contacts visuels avec des images pr\u00e9cises (que ce soit l\u2019\u0153uvre d\u2019un autre artiste, un int\u00e9r\u00eat particulier pour des livres de biologie, des lectures ethnographiques, etc.). Il faut tracer le plus finement possible le r\u00e9seau visuel dans lequel \u00e9volue l\u2019artiste, afin de rendre sensible en quelque sorte les \u00e9carts ou les rapprochements qu\u2019il op\u00e8re dans sa propre production. Typiquement, Rapetti \u00e9voque l\u2019originalit\u00e9 fondamentale de l\u2019\u0153uvre d\u2019Odilon Redon. Sans d\u00e9tailler toutes les \u00e9tudes qui ont \u00e9t\u00e9 faites sur l\u2019artiste, il mentionne le fait qu\u2019aujourd\u2019hui encore, la recherche n\u2019a pas mis \u00e0 jour de sources d\u2019inspiration pour ces images d\u2019une nouveaut\u00e9 in\u00e9dite. Qu\u2019on se trouve dans le cas d\u2019un artiste proche de la culture visuelle contemporaine ou dans celui d\u2019un artiste en totale rupture, il est essentiel de situer l\u2019\u0153uvre dans le r\u00e9seau visuel de son contexte, car le rapprochement, l\u2019\u00e9cart ou la rupture permettent de raffiner notre sensibilit\u00e9 visuelle et de percevoir \u2013 comment dire&nbsp;? \u2013 des intentions lov\u00e9es dans des d\u00e9tails. J\u2019ai lu quelque part (peut-\u00eatre dans l\u2019ouvrage de Didi-Huberman <em>Devant l\u2019image<\/em>, mais il faudrait que je v\u00e9rifie) que l\u2019\u00e9tude des ic\u00f4nes byzantines a cela de passionnant qu\u2019on se trouve dans un syst\u00e8me de repr\u00e9sentation extr\u00eamement codifi\u00e9, les images se ressemblent \u00e9norm\u00e9ment \u2013 et au lieu d\u2019en conclure : du coup, il y a peu \u00e0 dire \u2013 c\u2019est un terrain d\u2019enqu\u00eate particuli\u00e8rement favorable pour lire chaque infime variation et en rendre compte. C\u2019est dans ces variations presque imperceptibles sur un mod\u00e8le rigide et codifi\u00e9 qu\u2019on peut lire une volont\u00e9 expressive particuli\u00e8re. Dans un syst\u00e8me souple o\u00f9 les \u0153uvres peuvent prendre quasiment toutes les formes qu\u2019elles veulent, le travail est enti\u00e8rement diff\u00e9rent, car chaque \u0153uvre semble parler pour la premi\u00e8re fois (c\u2019est faux, on est bien d\u2019accord, chaque \u0153uvre, aussi originale soit-elle, poss\u00e8de quand m\u00eame des liens \u00e0 ce qui pr\u00e9existe). &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me aspect, c\u2019est la question de la spontan\u00e9it\u00e9 de l\u2019expression (chez les patients cliniques, mais aussi chez tout auteur ext\u00e9rieur au monde de l\u2019art). R\u00e9ja \u00e9tudie donc cette spontan\u00e9it\u00e9 de l\u2019expression d\u2019id\u00e9es ou d\u2019\u00e9motions chez ses patients&nbsp;: l\u2019absence de m\u00e9tier coupl\u00e9 \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 de se soumettre \u00e0 la contrainte d\u2019objectivit\u00e9 (qui est une caract\u00e9ristique de l\u2019art institutionnel, un code \u00e9labor\u00e9 socialement dans le milieu) donne naissance \u00e0 des \u0153uvres o\u00f9 les formes et les couleurs, affranchies des codes, semblent exprimer avec imm\u00e9diatet\u00e9 l\u2019id\u00e9e ou l\u2019\u00e9motion qui anime le patient. Ce qui m\u2019int\u00e9resse dans cette proposition, c\u2019est que cela signifie, au fond, que chez des personnes peu expos\u00e9es \u00e0 l\u2019art ou \u00e0 une culture visuelle quelconque (aujourd\u2019hui ce genre de personnes serait difficile \u00e0 trouver avec la pr\u00e9sence massive et l\u2019acc\u00e8s ultra-rapide \u00e0 l\u2019image, ne serait-ce que par le smartphone), il existe une sorte d\u2019association primaire entre des contenus mentaux (\u00e9motionnel ou id\u00e9el) et les formes et couleurs. C\u2019est captivant parce que cela pose la question suivante&nbsp;: est-ce que <em>par d\u00e9faut<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire g\u00e9n\u00e9tiquement, le cerveau associe des formes, des couleurs \u00e0 des \u00e9motions ou des id\u00e9es&nbsp;? Ou est-ce que ces associations proc\u00e8dent quand m\u00eame de la sociabilisation de l\u2019individu, quand bien m\u00eame celui-ci a \u00e9t\u00e9 peu ou prou expos\u00e9 \u00e0 une culture visuelle&nbsp;? Il faut imaginer qu\u2019en dehors des images consid\u00e9r\u00e9es comme telles, on peut faire entrer dans la cat\u00e9gorie de la culture visuelle tout ce que l\u2019homme voit, tout ce \u00e0 quoi il est expos\u00e9&nbsp;: est-ce qu\u2019il vit proche d\u2019une for\u00eat, d\u2019un lac&nbsp;? dans un milieu totalement urbain, architectural&nbsp;? de quelle couleur est le b\u00e2ti, la nature environnante, l\u2019int\u00e9rieur du foyer, les meubles&nbsp;? la question se pose de m\u00eame pour l\u2019exposition aux formes&nbsp;: est-ce que l\u2019environnement visible est constitu\u00e9 principalement de lignes droites ou de courbes&nbsp;? Bref, la r\u00e9flexion peut continuer un moment, et je dois dire que dans l\u2019\u00e9tat actuel de mes connaissances, j\u2019aurais beaucoup de peine \u00e0 d\u00e9cider si ces associations sont g\u00e9n\u00e9tiques ou construites. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en viens maintenant au troisi\u00e8me aspect, la question de l\u2019incoh\u00e9rence visuelle comme \u00e9quivalent du mode narratif propre au mythe. Cette th\u00e9matique est principalement d\u00e9velopp\u00e9e par Rapetti lorsqu\u2019il \u00e9tudie l\u2019\u0153uvre et les \u00e9crits de Gauguin, qui a lui-m\u00eame th\u00e9oris\u00e9 cette \u00e9quivalence. Je dois avouer que je n\u2019\u00e9tais jamais tomb\u00e9e sur cette id\u00e9e auparavant et qu\u2019elle m\u2019a frapp\u00e9e par sa force heuristique. Cela ouvre toute une nouvelle perspective, cela g\u00e9n\u00e8re une toute nouvelle sensibilit\u00e9 dans le cadre de l\u2019\u00e9tude des compositions de l\u2019image. La coh\u00e9rence visuelle propre aux tableaux d\u2019histoire, par exemple, rel\u00e8ve d\u2019une causalit\u00e9 lin\u00e9aire comme dans les romans r\u00e9alistes du milieu du XIXe si\u00e8cle. Chaque forme est reli\u00e9e causalement, int\u00e9gr\u00e9e dans un syst\u00e8me qui subsume toutes les formes et les organisent en r\u00e9cit logique. Au contraire, dans les productions visuelles qui se caract\u00e9risent par la juxtaposition d\u2019\u00e9l\u00e9ments, la d\u00e9formation lin\u00e9aire, une composition sur le mod\u00e8le du r\u00e9bus o\u00f9 les \u00e9l\u00e9ments ne semblent aucunement associ\u00e9s entre eux, le mode de pr\u00e9sentation se rapproche du mode narratif propre aux mythes o\u00f9 les diff\u00e9rents \u00e9v\u00e9nements du r\u00e9cit se superposent, se juxtaposent, se cumulent sans qu\u2019il soit possible d\u2019expliciter une logique, une relation causale entre eux. Didi-Huberman mentionnait d\u2019ailleurs le caract\u00e8re heuristique de la m\u00e9thode de Freud pour l\u2019\u00e9tude des r\u00eaves, qui sont de l\u2019ordre justement de ces \u00ab&nbsp;compositions&nbsp;\u00bb chaotiques o\u00f9 ne r\u00e8gne aucune logique rationnelle. Depuis la fin du XIXe si\u00e8cle avec le symbolisme, puis l\u2019art abstrait \u00e0 la Kandinsky ou le surr\u00e9alisme (et on pourrait aller bien plus avant dans le si\u00e8cle, jusqu\u2019\u00e0 nos jours), \u00e9norm\u00e9ment d\u2019\u0153uvres justement sont produites dans le cadre de ce nouveau paradigme, o\u00f9 les \u00e9l\u00e9ments sont mis ensemble et le sens se constitue dans l\u2019appr\u00e9hension (ou ne se fait pas d\u2019ailleurs, selon le r\u00e9cepteur) et a l\u2019\u00e9norme potentiel d\u2019\u00eatre toujours in\u00e9dit, \u00e0 chaque fois diff\u00e9rent, renouvel\u00e9. Cela me rappelle Paul Ricoeur dans son ouvrage <em>La m\u00e9taphore vive <\/em>(ardu au possible pour une novice comme moi, d\u2019une technicit\u00e9 extr\u00eame et d\u2019un raisonnement infaillible semble-t-il) soutient que la ressemblance ne devrait pas \u00eatre per\u00e7ue comme un \u00e9tat de fait mais comme le processus m\u00eame qui vient poser c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te deux choses qui n\u2019avaient peut-\u00eatre absolument rien \u00e0 voir avant qu\u2019un esprit les rapproche. <\/p>\n\n\n\n<p>Vinciane Vuilleumier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RAPETTI Rodolphe, Le Symbolisme, Paris : Flammarion (coll. Champs art), 2005, 2007, 2016. 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