{"id":92,"date":"2020-09-07T14:11:48","date_gmt":"2020-09-07T12:11:48","guid":{"rendered":"https:\/\/light-fold.art\/ch\/?p=92"},"modified":"2023-01-16T17:08:59","modified_gmt":"2023-01-16T16:08:59","slug":"echecs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/i-les.ch\/lightfold\/2020\/09\/07\/echecs\/","title":{"rendered":"\u00c9checs"},"content":{"rendered":"\n<table class=\"wp-block-table aligncenter is-style-stripes\"><tbody><tr><td><em>   Une nouvelle po\u00e9tique<\/em> <em>(2018)<\/em><\/td><\/tr><\/tbody><\/table>\n\n\n\n<p>Le soleil frappe sans r\u00e9pit durant les longues heures de la journ\u00e9e, la nuit le froid ne laisse aucune chance \u00e0 celui qui ne s\u2019y pr\u00e9pare pas. L\u2019horizon est un infini de sable et l\u2019immensit\u00e9 du ciel est propice aux r\u00eaveries. Deux hommes marchent depuis des jours dans cette portion oubli\u00e9e du d\u00e9sert. On les a tax\u00e9s de folie, car ici seules les dunes dessinent un peu le paysage. Vous ne trouverez rien, vous vous fourvoyez. Mais les deux hommes sont convaincus de trouver l\u00e0 ce qu\u2019ils cherchent depuis des ann\u00e9es. Plus qu\u2019un tr\u00e9sor perdu, une portion d\u2019histoire. Une histoire presque oubli\u00e9e elle aussi, une histoire qui subsiste encore par les quelques bribes que le temps qui s\u2019\u00e9coule a \u00e9pargn\u00e9es. Ils ont fouill\u00e9 toutes les biblioth\u00e8ques, toutes les archives, ils ont parl\u00e9 \u00e0 des centaines de personnes. La m\u00e9moire est si fragile. On se rappelle \u00e0 peine d\u2019un grand royaume \u00e9tincelant dans les sables, d\u2019un homme connu aux quatre coins du monde pour sa passion, pour les festivit\u00e9s grandioses qu\u2019il organisait r\u00e9guli\u00e8rement. Il y a quelques mois, ils ont d\u00e9couvert leur Graal, un feuillet ab\u00eem\u00e9 mais encore lisible enserr\u00e9 entre les pages d\u2019un manuscrit venu d\u2019Orient. Un feuillet qui raconte la derni\u00e8re, l\u2019ultime partie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil se l\u00e8ve et r\u00e9chauffe leurs corps transis. Bient\u00f4t l\u2019\u00e9clat\nde ses rayons sur le sable sera \u00e9blouissant. Une journ\u00e9e encore \u00e0 traverser le\nvide en esp\u00e9rant une apparition, mais le chemin s\u2019annonce p\u00e9nible&nbsp;: avec\nle jour se l\u00e8ve un vent dont les bourrasques soudaines et violentes font\nchanceler les hommes. Ils avancent comme ils peuvent, prot\u00e9geant leurs yeux et\nleur bouche sous le tissu de leur \u00e9charpe. Le courage leur manque presque de\nfaire le prochain pas. La bouche est s\u00e8che, les yeux br\u00fblent, la respiration\nest difficile. Et soudain un sifflement qui vient du lointain, et un vent si\nfort, un vent si chaud se met \u00e0 balayer les alentours et l\u00e8ve des litres de\nsable qui s\u2019abattent sur les hommes. Ils c\u00e8dent, tombent \u00e0 terre et\ns\u2019enfouissent sous leurs draps tant bien que mal. Ils attendent que la temp\u00eate\npasse. Le sifflement semble s\u2019\u00e9terniser. M\u00eame aplatis contre le sol, la\nviolence du vent arrive presque \u00e0 les emporter.<br \/><\/p>\n\n\n\n<p>Et soudain le vent tombe. Le silence se fait. \u00c9mergeant du sable,\nles deux hommes se l\u00e8vent. Le paysage est tout nouveau, les courbes de dunes\nont \u00e9t\u00e9 toutes remodel\u00e9es. Et l\u00e0, l\u00e0 o\u00f9 se tenait une dune avant la temp\u00eate, se\ndresse un pan de mur blanc, un pan de mur \u00e0 moiti\u00e9 effondr\u00e9 qui court vers la\ndroite et s\u2019enfonce plus loin dans le sable. Stupeur. Les deux hommes se\nregardent. Un sourire incertain na\u00eet lentement sur leur visage. Ils\ns\u2019approchent, encore incr\u00e9dules. La partie sup\u00e9rieure du mur pr\u00e9sente une\ncr\u00e9nelure. Une cr\u00e9nelure comme sur les chemins de ronde au fa\u00eete des murailles.\nIls suivent la ligne blanche qui plonge dans une dune \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u00e0.\nIls s\u2019emparent de leur pelle et se mettent \u00e0 creuser, \u00e0 d\u00e9blayer, \u00e0 sortir de\nsa prison le mur \u00e9tincelant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soleil vient de tomber derri\u00e8re l\u2019horizon. \u00c9puis\u00e9s par des\nheures de labeur, les deux hommes se laissent tomber au sol. D\u2019un regard ils\nembrassent le lieu. Et sans pr\u00e9venir, un rire puissant les secoue. Ils ont\ncreus\u00e9 pendant des heures, jusqu\u2019\u00e0 trouver le reste d\u2019une tour d\u2019angle. Au sol,\nils ont fait appara\u00eetre une trappe de bois noir. Sous cette trappe, une \u00e9chelle\nqui plonge \u00e0 pic. La descente a \u00e9t\u00e9 \u00e9prouvante. L\u2019effort leur brumait l\u2019esprit.\nEt puis leurs pieds ont enfin rencontr\u00e9 le sol, apr\u00e8s des m\u00e8tres suspendus aux\n\u00e9chelons \u00e9troits. La nuit la plus totale. Ils ont allum\u00e9 une torche. Ils sont\nsortis de la tour pour d\u00e9boucher sur une immense cour \u00e0 p\u00e9ristyle couverte de\nvo\u00fbtes translucides.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u00e0, au centre de la cour. L\u00e0, au c\u0153ur d\u2019un palais blanc enfoui\ndans les sables, l\u2019univers leur offrit la plus belle, la plus saisissante\nvision. Un dallage de cristal et d\u2019\u00e9b\u00e8ne, parfaitement r\u00e9gulier, l\u2019alternance\nmagnifique de la couleur et de la mati\u00e8re, les soixante-quatre cases mythiques\ndont les archives parlaient. Sur le contour, dans une graphie a\u00e9r\u00e9e, grav\u00e9s\ndans la pierre et teint\u00e9s, les nombres et les lettres. Il leur suffit de fermer\nles yeux pour voir sur les dalles les pi\u00e8ces hautes et ouvrag\u00e9es qui ont d\u00fb\nservir au jeu. Les textes ne les d\u00e9crivent jamais, mais l\u2019un les voit blanches,\nl\u2019autre les voit noires. Sans avoir besoin de sortir le feuillet, un des hommes\nr\u00e9cite les derniers coups du roi l\u00e9gendaire. Il avait invit\u00e9 une d\u00e9l\u00e9gation de\nl\u2019Ouest lointain, le palais \u00e9tait par\u00e9 de ses plus beaux atours, le vin coulait\n\u00e0 flots, les plateaux charg\u00e9s de victuailles circulaient entre les convives\nsouriants, tous retenaient leur souffle \u00e0 l\u2019approche du dernier coup.<br \/><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Et l\u00e0, le roi se\nredresse et s\u2019\u00e9crie..\u00bb murmure l\u2019homme, absorb\u00e9 par la contemplation de\nl\u2019\u00e9chiquier. Le feuillet raconte une histoire tronqu\u00e9e, \u00e0 laquelle manque le\nd\u00e9nouement. Le roi s\u2019est redress\u00e9\u2026 et le lecteur reste suspendu. Comme si le\ntemps sans pr\u00e9venir s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9. Et l\u2019homme habill\u00e9 de blanc, debout, et\nl\u2019homme habill\u00e9 de noir, assis, contemplent les cases et tentent de comprendre.\nPersonne n\u2019a rapport\u00e9 le dernier coup, et le roi, son palais disparaissent des\narchives apr\u00e8s cet \u00e9v\u00e9nement. C\u2019\u00e9tait l\u2019ultime partie, rest\u00e9e inachev\u00e9e. Que\ns\u2019est-il pass\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la fatigue les gagne. Ils s\u2019allongent sous les vo\u00fbtes charg\u00e9es\nde sable et sombrent rapidement dans un sommeil peupl\u00e9 de r\u00eaves. Sur l\u2019estrade\nau milieu de la cour se tient un homme grand et svelte, droit malgr\u00e9 le poids\ndes ann\u00e9es. Il est v\u00eatu de blanc, d\u2019un manteau l\u00e9ger aux manches courtes qui le\ncouvre jusqu\u2019aux pieds. Sa longue barbe repose d\u00e9licatement sur les sequins qui\nornent le devant du v\u00eatement. Il a de l\u2019allure, et le regard plein de\ngentillesse. Sa femme est assise sur le banc derri\u00e8re lui, un \u00e9ventail \u00e0 la\nmain. Sa belle robe turquoise s\u2019\u00e9panouit en corolle autour de ses jambes. Des\nrais de lumi\u00e8re adoucies par les vo\u00fbtes de cristal tombent ici et l\u00e0. Les\ninvit\u00e9s sont regroup\u00e9s autour de l\u2019\u00e9chiquier, tous v\u00eatus de tissus l\u00e9gers et\ncolor\u00e9s. Des serviteurs glissent sans bruit entre les convives, les bras\ncharg\u00e9s de plateaux. Pr\u00e8s du portique, une femme chante accompagn\u00e9e d\u2019un homme\n\u00e0 la guitare. Des enfants jouent, oublieux des adultes et de leur fascination\npour la partie en train de se faire. L\u2019adversaire du roi est un prince de\nl\u2019Ouest, un vieil ami. Il vient tous les quatre ans affronter le roi, et perd \u00e0\nchaque fois. Qu\u2019importe, il est si agr\u00e9able de venir s\u00e9journer chez un ami,\ndans un palais f\u00e9erique tout d\u2019\u00e9b\u00e8ne et de cristal, et de jouer jusqu\u2019\u00e0 la nuit\ntomb\u00e9e. Il pressent qu\u2019il sera bient\u00f4t \u00e9chec et mat, et go\u00fbte avec plaisir la\nvue de son vieil ami concentr\u00e9 sur le plateau, la main distraitement emm\u00eal\u00e9e\ndans la barbe. Et dans le silence soudain la voix du roi retentit&nbsp;:\n\u2018Cavalier en F7&nbsp;!\u2019 Et puis c\u2019est le noir total.<br \/><\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes se r\u00e9veillent en sursaut. Le temps a d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 jamais la suite\nde l\u2019histoire. Il semble soudainement que les dalles tressaillent, et le bruit\ndu vent emplit l\u2019espace. La lumi\u00e8re du jour filtre \u00e0 travers la vo\u00fbte et \u00e0 chaque\nseconde, devient plus forte. Les rais qui z\u00e8brent l\u2019espace font appara\u00eetre\ntouche par touche la magnificence du d\u00e9cor&nbsp;: les colonnes finement\nsculpt\u00e9es et les arches en dentelle qui constituent le portique, les d\u00e9cors\ngrav\u00e9s dans le cristal des vo\u00fbtes qui dessinent des ombres v\u00e9g\u00e9tales sur le sol\ndall\u00e9, et au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9chiquier les barri\u00e8res d\u2019\u00e9b\u00e8ne tourn\u00e9es qui enclosent\nun jardin luxuriant. Le vent perce \u00e0 travers les dunes de sable et balaie sur\nson passage l\u2019enveloppe qui prot\u00e8ge le palais. Il semble que la voix d\u2019une\nfemme s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 son tour, douce et lointaine, et les premiers accords d\u2019une\nchanson vieille de mille ans l\u2019accompagne. Si l\u2019on pouvait tendre l\u2019oreille, on\nentendrait aussi des rires diffus. Le p\u00e9piement d\u2019oiseaux exotiques qui se\nfondent dans les couleurs \u00e9clatantes des fleurs. Le cliquetis du cristal et le\ndoux murmure du vin qu\u2019on verse d\u00e9licatement.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une bourrasque s\u2019ouvrent les hautes portes d\u2019\u00e9b\u00e8ne qui\nprot\u00e8gent la cour int\u00e9rieure. Un \u00e9clair blanc galope \u00e0 la rencontre du palais.\nDes gerbes de sable jaillissent \u00e0 chaque foul\u00e9e, le soleil illumine la crini\u00e8re\nimmacul\u00e9e. Puis le son clair des sabots sur les dalles de cristal. Un cheval\nmajestueux vient d\u2019appara\u00eetre au milieu de la cour. Il a ralenti sa course,\ns\u2019approche maintenant d\u2019un pas tranquille. D\u2019un ample mouvement de la t\u00eate, il\nsalue les hommes. Puis il hennit doucement, avance d\u2019un pas, deux, trois. Une\nrai de lumi\u00e8re le frappe et l\u2019enveloppe d\u2019un halo \u00e0 l\u2019exact instant o\u00f9 il se\ncabre. Et se fige. La chair fr\u00e9missante se fait cristal.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Cavalier en F7.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Vinciane Vuilleumier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une nouvelle po\u00e9tique (2018) Le soleil frappe sans r\u00e9pit durant les longues heures de la journ\u00e9e, la nuit le froid ne laisse aucune chance \u00e0 celui qui ne s\u2019y pr\u00e9pare pas. L\u2019horizon est un infini de sable et l\u2019immensit\u00e9 du ciel est propice aux r\u00eaveries. 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